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Introduction
   
     
       
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Dès les débuts du christianisme, les Pères fondateurs du monachisme ont fait reposer les principes de leur doctrine spirituelle sur la béatitude de l’évangile de Matthieu1 :

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu.»

La pureté, celle de l’âme, du cœur ou de l’esprit selon les Pères et selon les époques, est ainsi requise pour la contemplation qui aboutit à l’union avec Dieu, devenant ainsi un des objectifs primordiaux des Pères. Cette pureté du cœur-esprit va s’obtenir par une sorte de « purification », consistant en une ascèse autant spirituelle que corporelle, sorte de « vie pratique », au terme de laquelle l’apatheia occupera une position fondamentale.

Cependant, il semble que le titre de ce travail amène déjà en soi à se poser au moins deux questions, auxquelles nous tenterons de répondre au cours de cette introduction :

  • tout d’abord à quel concept actuel est susceptible de correspondre le terme grec d’apatheia ?

- ensuite, en quoi l’apatheia d’Evagre le Pontique, Père du désert égyptien au IV° siècle, a-t-elle un intérêt spécifique et peut-elle servir de repère chronologique ?

L’apatheia, traduite souvent et sans doute à tort par « impassibilité », comme nous pourrons le constater, signifie littéralement « absence de passions » et par suite « tranquillité de l’âme » parvenue au détachement parfait ou même à l’ « impeccabilité »2. Elle constitue une des composantes du comportement ascétique prôné par les Pères de l’Eglise orientale.

Cette notion d’absence de passions dans l’âme apparaît tout d’abord dans la philosophie stoïcienne, comme nous le verrons ; c’est donc une conception d’origine philosophique, existant bien avant l’apparition du christianisme, et surtout bien avant le IV° siècle, époque à laquelle Evagre le Pontique, Père du désert égyptien, va l’intégrer dans sa doctrine ascétique. Il s’agit par conséquent d’un terme qui relève du vocabulaire de l’ascétisme et de la mystique.

Toutefois, pourquoi parler plus spécifiquement de l’apatheia d’Evagre le Pontique ?

Evagre, en effet ne fait que reprendre après d’autres Pères, ne serait-ce qu’après Clément d’Alexandrie ou Origène aux II° et III° siècles, une notion bien connue du monde chrétien d’alors ; cependant il a le mérite de mettre par écrit ce qu’il entend par cet état d’apatheia, et les moyens par lesquels il conseille d’y parvenir, réservant son enseignement à l’usage des adeptes du monachisme.

Sa doctrine ascétique et mystique est susceptible d’avoir eu une certaine influence sur son entourage immédiat, mais aussi en dehors de son contexte égyptien et même oriental, dans la mesure où ses écrits monastiques ont été conservés par la tradition grecque et transmis en grec

jusqu’à nous, contrairement à certains de ses écrits théologiques, véhiculant des pensées proches de celles de la métaphysique d’Origène3, et aujourd’hui disparus de la tradition grecque. Il est curieux de constater qu’avant 1900, Evagre le Pontique est quasiment inconnu. Depuis lors, il est considéré comme un théoricien significatif de la mystique dans l’Antiquité chrétienne, et dont l’influence a été grande en Orient.4

Au cours de ce travail, nous examinerons l’évolution du concept d’apatheia et ceci en subdivisant cette étude en trois parties principales, Evagre nous servant de point de référence chronologique.

Nous verrons tout d’abord dans la première partie, la notion d’apatheia telle qu’elle a été vécue avant Evagre, depuis son origine stoïcienne jusqu’à l’apatheia des Pères orientaux, les précurseurs d’Evagre tels que Clément d’Alexandrie et Origène, ainsi que les Pères égyptiens et cappadociens contemporains d’Evagre.

La deuxième partie sera consacrée à l’étude de la notion évagrienne d’apatheia et à sa spécificité, au travers des œuvres de l’auteur dans lesquelles nous retrouvons ce concept, à savoir : Le Traité Pratique ou le Moine, Le Gnostique et les Kephalaia Gnostica, sorte de trilogie.

Quant à la troisième partie, elle aura pour sujet l’influence possible de cette apatheia évagrienne sur une spiritualité ultérieure, avec essentiellement l’étude de cette notion vécue par deux grands noms du monachisme : - en Orient et au VII° siècle, Maxime le Confesseur, qui apportera des modifications à la conception d’origine, et dont l’influence sera grande sur la spiritualité orthodoxe des siècles suivants.5

- en Occident et au V° siècle, Jean Cassien, grâce auquel nous pourrons peut-être retrouver des traces de l’apatheia d’Evagre dans une spiritualité occidentale, en particulier auprès de certains grands mystiques du XIII° siècle au XVIII° siècle.

Nous verrons à cette occasion, que les réticences ont été grandes en Occident, quant à la réception de la doctrine de l’apatheia. Parmi les objections avancées par les Pères latins dès le IV° siècle, certaines ont contribué à mettre un frein à la diffusion de cette doctrine :

Tout d’abord, l’apatheia n’était-elle pas un idéal utopique, et donc irréalisable, sachant qu’en aucun cas l’homme ne peut détruire toutes les passions en lui ? D’autre part les passions étaient-elles à considérer comme irrévocablement néfastes ? Une attitude dépourvue de passions ne comportait-elle pas une notion d’inertie, d’immutatibilité ? Les passions ne pouvaient-elles pas servir de motivations, de moteurs au comportement humain et en cela le faire progresser ? Comment situer le rôle de l’amour en tant qu’agapè, vertu chrétienne, par rapport à l’apatheia ?

Autant de questions, nous le verrons, qui contribueront à l’évolution du concept d’apatheia dans son acceptation au sein du christianisme occidental.

C’est enfin au cours de la conclusion, que nous tenterons de discerner les vestiges éventuels de l’apatheia issue de la doctrine évagrienne, dans la société soi-disant sécularisée qui est la nôtre.

Au cours de cette étude qui se veut à composante essentiellement historique, nous serons également amené à faire appel à des notions et à du vocabulaire relevant de la philosophie, surtout métaphysique, ainsi que de la mystique et de l’ascétisme. Evagre, et ce n’est pas par hasard, a en effet été surnommé « le moine philosophe.»6

De plus, en analysant les différentes conceptions de l’apatheia, nous serons appelé à côtoyer les notions à coloration orientale qui lui sont voisines, telles que l’encrateia, l’ataraxia, la métropatheia, mais aussi l’hesychia et la nepsis, sans parler de la « prière du cœur.» Nous serons également amené à aborder les autres notions de l’idéal ascétique évagrien, tout spécialement l’agapè et la gnôsis.

Du côté occidental, nous rencontrerons les concepts de « purification », de « dépouillement », de « détachement », de « désappropriation », voire d’« abandon.»

Nous serons également confronté lors de cette étude à travers les siècles, à la dualité âme-corps, héritage de la philosophie platonicienne.

Ce travail consistera donc essentiellement à suivre la progression du concept de l’apatheia évagrienne, en cheminant aux côtés de tous ces hommes, dont la préoccupation essentielle au cours des siècles, en Orient comme en Occident, a été de réaliser un état d’union avec Dieu au moyen de sa contemplation, ayant pour corollaire la purification de l’âme, du cœur ou de l’esprit, conformément à la béatitude de Matthieu 5, 8 : 

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu.»

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